Une alvéole, une vie

04/04/2020

Il était quatorze heures, la soirée battait son plein.

La vieille climatisation luttait dans un coin contre la touffeur du salon. Tous les volets avaient été fermés pour donner une impression nocturne, mais quelques rais de lumières dissidents altéraient l’illusion. L’un d’entre eux tentait régulièrement de percer la rétine de Cinqueterre qui bougeait sa tête à droite et à gauche pour l’éviter.

Engoncée entre Esther et Alicien, la jeune fille étouffait. La peau nue de ses cuisses avait fusionné avec le skaï du canapé. Elle essaya de se relever en s’appuyant sur le mur derrière elle, mais regretta aussitôt son geste : celui-ci était poisseux de sueur condensée. Elle essuya discrètement sa main sur le T-shirt d’Alicien, mais au vu de l’état de celui-ci, douta de la pertinence de l’opération.

La maison toute entière pulsait sous l’assaut des basses intramurales et une deuxième bière venait d’arroser le carrelage quand Alicien demanda à Cinqueterre de sa voix nasillarde :

— Alors, ça fait quoi d’être une nihilarde ?

Le jeune homme, avec ses cheveux parfaitement lisses et sa barbe naissante, insupportait Cinqueterre. Sa question, posée par pure méchanceté, n’allait pas le lui faire paraître plus sympathique.

— Techniquement, elle ne l’est pas encore, répondit Esther à sa place.

— En effet. Peut-être qu’elle va changer d’avis au dernier moment. Après tout, tu n’es sûrement pas la seule girouette ici.

Alicien faisait référence à la volonté d’Esther de ne pas être associée à un genre unique, mais d’être libre d’en choisir selon son humeur. Même si aujourd’hui, c’était « elle », elle tenait beaucoup à cette flexibilité qui s’accordait parfaitement avec sa nouvelle religion LGBT+.

Cinqueterre posa une main moite sur le bras de son amie dans un geste qui signifiait « Laisse, ne rentre pas dans ce jeu-là ».

— Au moins, aucune religion ne me contraint à tenir une soirée dans l’après-midi parce que le soir est réservé à la famille, cingla Cinqueterre.

Elle faisait référence à leur hôte du jour, Théodore, qui fêtait aujourd’hui ses vingt ans. Il avait choisi de s’encroyer chez Valeurs d’Antan, qui astreignait ses membres à consacrer certaines périodes de la journée à leur famille. Dans le cadre de Théodore, cette obligation n’avait cependant aucun sens puisqu’il était célibataire et qu’il demeurait seul dans la maison de ses parents décédés.

La remarque de Cinqueterre était mesquine et elle s’en voulut de ne pas s’être contenue. Heureusement, Théodore n’avait pas entendu, occupé qu’il était à essayer de former un embryon de famille avec Dehlia, une petite rousse rondelette au rire communicatif.

Satisfait de l’avoir poussée à cette saillie mauvaise, Alicien se laissa aller quelques instants à son ricanement de hyène, puis s’en alla recharger son spiritueux.

— Pourquoi tu tombes systématiquement dans ses panneaux ? soupira Esther.

— C’est plus fort que moi. Il me débecte presque autant que les rognons. Il est là à se pavaner sur le moindre sujet, à critiquer tout ce qui lui passe sous le nez. Et le pire, c’est qu’on ne sait toujours pas en quoi il croit !

— Tu ne devrais pas prendre ça à la légère, reprit Esther. Tu vas vraiment finir nihilarde. Tu auras vingt ans dans un mois et tu n’as toujours pas la moindre idée de chez qui tu vas t’encroyer !

— Nihilarde, c’est le pied ! Pas de contrainte stupide, pas de règles, pas de communauté.

— Tu ne peux pas dire ça sérieusement. Tous les nihilards sont des déchets. On a tous vingt ans cette année, et on s’est tous encroyés. Sauf toi ! Tu sais, si tu décides de t’encroyer chez LGBT+…

— Ah non ! Pas de prosélytisme en soirée !

Cinqueterre avala une grosse rasade du spiritueux à la violette bon marché qu’elle avait ramené à la fête. Elle jeta un coup d’œil aux motivés du groupe qui se chargeaient de la cuisine : une véritable prouesse vu les restrictions alimentaires qu’imposaient les différentes religions auxquelles ils avaient presque tous choisi d’adhérer.

L’alcool commençait à monter à la tête de Cinqueterre. Elle enlaça Esther, embrassa sa joue humide, inspira son odeur épicée, puis expira longuement. Son souffle perça l’atmosphère rendue brumeuse par les vaporisateurs de tabac, formant quelques volutes qui tournoyèrent jusqu’à dévoiler le visage d’Alicien. Il revenait à la charge avec son air daubeur :

— Hé Patchwork, ton gosse braille dans la salle de bain.

Cinqueterre soupira, prit une bonne bouffée de fumée aromatisée à la sueur, puis emprunta les couloirs étroits de la maison. Une fois dans la salle de bain, elle ignora les hurlements du bébé couché dans le lavabo et regarda quelques instants son reflet. On ne l’avait plus appelée Patchwork depuis la fin de son Deuxième Catéchisme. Alicien venait de réveiller une souffrance qu’elle avait cherché à enfouir derrière ses airs joviaux et son insouciance.

Son visage n’avait aucun défaut majeur : un petit nez retroussé, des lèvres fines peu marquées, des joues pleines sans être rondes, des sourcils bien dessinés qui ne se rejoignaient jamais. Même son front un peu haut était caché par les mèches indisciplinées de ses cheveux courts. Non, aucun défaut majeur, à part sa peau : celle-ci arborait différentes teintes, du rose poudré au noir le plus sombre. Toutes ces couleurs formaient un genre de mosaïque dont il était compliqué de détourner le regard. On lui avait dit que c’était là une maladie génétique peu courante ; elle maudissait ses gênes et tous ceux qui, avant elle, possédaient les mêmes sans porter ce fardeau.

Irritée d’avoir été ramenée à cette anomalie par Alicien, elle cracha sur le miroir. La glaire violette atteignit en plein front son reflet qu’elle nargua d’un sourire carnassier.

Elle s’intéressa enfin au marmot.

Il chouinait et son visage, qui avait l’outrecuidance d’être normal, était inondé de larmes. Elle avait bien été obligée de l’amener : ses parents refusaient de s’en occuper depuis qu’elle avait rejeté leur proposition de s’encroyer chez Christ B.C. à sa majorité, et tous ses amis participaient à la fête. Alors elle l’avait déposé dans le lavabo, bien calé sur une petite serviette confortable. Qu’on n’aille pas dire qu’elle était une mauvaise mère !

Elle le prit dans les bras et s’assit sur le bord de la baignoire.

La tête ailleurs, elle essaya de caresser la joue de son enfant, mais celle-ci était trop humide et son doigt peinait à glisser. Agacé par le contact rugueux, le bébé se remit à pleurer. Cinqueterre n’en pouvait déjà plus. Pourtant elle intima à ses nerfs en pelote de se calmer. Elle imprima doucement ses lèvres contre le front du bambin et le berça lentement.

Dans son esprit se livrait un combat infini. Le David de sa volonté nihilarde se battait contre le Goliath de l’impérieuse nécessité sociale de s’encroyer. Elle avait sans difficulté tenu tête à ses parents sur ce sujet, mais elle ignorait combien de temps elle allait résister aux tentatives de culpabilisation répétées de ses amis. Esther tout particulièrement : elle tenait beaucoup trop à elle et son avis avait beaucoup plus d’importance qu’elle n’osait se l’avouer.

Alors qu’elle songeait à la façon dont elle devait présenter les choses pour qu’on la laisse enfin tranquille, quelqu’un frappa à la porte. Avec l’espoir furieux que ce ne fut pas Alicien, Cinqueterre lança d’une voix faible :

— Oui ?

Esther entra dans la salle de bain.

Cinqueterre s’émut une nouvelle fois de ce look androgyne que son amie pouvait modeler à volonté, s’attachant consciencieusement à brouiller les désirs et les pronoms. Sans surprise, Alicien ne supportait pas cela, accroché qu’il était aux structures définitives qu’il aimait donner aux choses. Cinqueterre, de son côté, adorait cet aspect tantôt solide, tantôt liquide, qui lui faisait penser à du miel.

Esther vint s’asseoir sur le bord de la baignoire. Ses cheveux mi-longs lui collaient au front, aux tempes et aux joues. Elle avait l’air peiné quand elle posa la tête sur l’épaule de Cinqueterre :

— Pourquoi tu n’as pas avorté ?

— Mes parents m’ont…

— … interdit de le faire parce que Christ B.C. ne l’autorise pas, je sais, coupa Esther. Je déteste ce principe selon lequel les mineurs sont soumis aux mêmes règles que celles de la religion de leurs parents. Raison de plus pour bien choisir ta religion, non ?

— Raison de plus pour ne pas en choisir du tout, oui…

Esther semblait réellement peinée par l’obstination de Cinqueterre. Elle soupira, chatouilla sans conviction le ventre mou du bébé dont les pleurs avaient cessé, puis revint à la charge :

— Tu devrais aller voir un conseiller de l’OMR. J’étais dans le même cas que toi, mais j’ai quand même fait l’effort de me renseigner. Tu trouveras forcément une chose à laquelle tu as envie de croire. Au pire, tu n’as qu’à fonder ta propre hérésie : ce n’est pas le choix qui manque, mais encore un peu de diversité ne peut pas faire de mal. Et puis, à quoi d’autre pourrais-tu aspirer ? Tu ne veux pas donner un sens à ta vie ?

— Écoute, Esther, je ne sais pas. Avant, les gens travaillaient pour donner un sens à leur vie, ils créaient…

— Et c’était mieux avant et blablabla ! Tu te fourvoies complètement. Le travail n’a jamais rendu personne heureux. Pourquoi crois-tu que les R sont désentimentisés ? Ce serait à devenir fou, autrement !

— À t’écouter, on pourrait croire qu’il suffit de se choisir des valeurs sur un catalogue pour supporter la vanité de la vie !

— Ça ne coûte rien d’essayer.

— Très bien, très bien ! J’irai voir un conseiller. Je ne te promets pas que je serai encroyé pour mes vingt ans, mais j’irai voir !

Esther parut satisfaite. Elle embrassa Cinqueterre sur la joue et quitta la salle de bain.

— Viens, souffla Cinqueterre à son bébé.

Puis elle abandonna ses amis sans faire sa tournée d’adieux.

***

Le siège local de l’OMR se trouvait en bordure de la Promenade des Anglais. La froideur du bâtiment de verre jurait avec l’activité qui régnait sur le bord de mer.

Cinqueterre se faisait l’effet d’une touriste avec son bandeau, sa chemise large, son short court et le bébé dans sa poche ventrale. Les regards suspicieux dont on la gratifiait ne l’aidèrent pas à se sentir plus à l’aise. L’intérieur ressemblait à une immense bibliothèque où les livres auraient été remplacées par des centaines d’alvéoles dans lesquelles les conseillers accueillaient les citoyens.

Elle rejoignit une borne automatique, laquelle lui délivra après une vérification d’identité une carte numérotée S37 : c’était le numéro de l’alvéole dans laquelle elle allait être reçue. Elle se dirigea d’un pas lent vers l’allée S et repéra au troisième niveau son conseiller. Celui-ci ressemblait légèrement à Alicien, ce qui n’augurait rien de bon.

Après avoir failli tourner les talons et abandonner sa promesse à Esther, Cinqueterre monta sur la petite plateforme qui la déposa juste devant la porte de la S37. Elle entra et, sur la demande du conseiller, s’assit en face de lui.

— Bonjour, fit-elle.

L’autre détailla son visage. Un frémissement agita le coin gauche de sa bouche, mais il reprit vite contenance. Un professionnel.

— Bienvenue à l’Organisme de Médiation Religieuse, Madame Cinqueterre Scherzoso.

— On prononce Chinquouétéré.

— Ah. Vous voulez dire comme les Cinque Terre, ces villages bariolés sur la côte de l’Ancienne Italie ?

Cinqueterre hocha la tête et le professionnalisme de son interlocuteur se délita. Les parents de la jeune fille l’avaient affublé d’un prénom évoquant la multitude de couleurs qui lui couvrait le visage. Ils avaient peut-être cru faire là œuvre de poésie.

Après quelques convulsions du haut du corps, le conseiller partit dans un fou rire incontrôlé. Sa main serrait son accoudoir, mais rien ne parvenait à le calmer. Quelques postillons blanchâtres mouchetèrent le bureau auparavant impeccable. Quand l’un d’entre eux atteignit Cinqueterre sur le nez, celle-ci se leva. Alors qu’elle s’apprêtait à quitter l’alcôve, le conseiller la rappela :

— Madame, restez, je vous prie. Pardonnez-moi, je ne sais pas ce qui m’a pris.

À contrecœur, la jeune fille se rassit.

L’autre s’était enfin calmé. Il demanda à Cinqueterre :

— Veuillez prononcer votre prénom et nom à voix haute afin que je puisse accéder à votre dossier s’il vous plaît.

Puis il lui tendit une tablette tactile près du micro de laquelle Cinqueterre murmura son patronyme. Le conseiller réprima un gloussement et un étrange son animal sortit de sa gorge.

— Très bien, se reprit-il. Née le dix-sept septembre deux mille quatre-vingt-quatre. Vous êtes actuellement encroyée chez Christ B.C. par encroyance descendante. Cette encroyance prendra fin le dix-sept septembre deux mille cent quatre.

— C’est ça.

— Christ B.C. donc. Une valeur sûre ! Une notation de quatre sur cinq à l’OMR. Le pape Pierre-Enzo II a souhaité garder les grandes politiques de cette religion, à savoir un approvisionnement inconditionnel en nourriture et soins à tous ses membres, un salaire correct de complément à n’utiliser que pour certains types de loisirs certifiés, et dont dix pour cent de la somme doivent être reversés à des nihilés sans-abri. Quelques règles à respecter : l’encouragement à la procréation et l’interdiction de s’en protéger, l’interdiction formelle d’avorter qui en découle. Christ B.C. applaudit le dénuement, mais autorise les belles demeures ostentatoires.

— Je suis au courant, merci.

— Et tout cela ne vous convient pas ? Vous ne désirez pas accepter l’héritage religieux de vos parents ?

— Non.

— Très bien. Un choix de plus en plus classique, je le crains.

Il fit la moue, agacé par le poids d’une fatalité qu’il désapprouvait avec la plus vive fermeté. Puis il reprit, résigné :

— Peu de religions acceptent de nouveaux membres quand ce n’est pas par héritage, mais je vais tout de même vous en présenter quelques-unes.

— Est-ce vraiment nécessaire ? soupira Cinqueterre.

Le conseiller la regarde d’un air sévère.

— Vous n’êtes quand même pas en train de me dire que vous souhaitez embrasser le nihilisme et tous les vices qui en découlent ?

Cinqueterre haussa les épaules pour toute réponse.

— Dix-huit années de catéchisme n’auraient donc pas suffi à vous éduquer convenablement ? Alors que certains, à votre âge, ambitionnent déjà d’atteindre le type Z et d’intégrer un clergé, que d’autres souhaitent mettre leur créativité au service d’une nouvelle hérésie, vous refusez ostensiblement toute échelle de valeurs, toute politique et tout ordre communautaire ?

— Mes valeurs ne sont sur aucune brochure et je ne veux forcer personne à y adhérer.

— Quel beau sens de l’aphorisme vous avez-là, Madame Scherzoso ! Êtes-vous bien consciente qu’au jour de votre majorité, vous devrez quitter le logement de vos parents et, si vous ne vous encroyez pas, personne ne vous en fournira un nouveau ? Savez-vous également qu’un certain nombre de nihilés sont tirés au sort tous les ans afin de renforcer les rangs des travailleurs de type R ? Imaginez-vous, un matin, sortie de votre tente pour suivre une cure de désentimentisation ! Est-ce de cette peur-là que vous souhaitez vivre ? Ou préférez-vous vous soumettre à quelques règles pour donner un sens à votre existence ?

— Montrez-moi ces religions, capitula Cinqueterre.

Le conseiller fit tourner la tablette.

Cinqueterre parcourut d’un doigt désabusé les différentes propositions qui s’offraient à elle. L’Immortalisme conduisait, sans surprise, une quête de l’humain immortel à travers la technologie et l’innovation. Tous les membres se devaient de posséder au moins une augmentation et acceptaient d’être le cobaye des progrès réalisés par son église scientifique. La Religion des Poussières postulait que l’importance de toute chose se cachait dans son insignifiance, et qu’aucune chose n’avait plus de valeur qu’une des poussières d’étoiles qui la composait. La religion n’offrait aucun confort : ni logement, ni salaire, ni nourriture. Elle interdisait également les sentiments extrêmes. Cinqueterre se demanda s’il y avait vraiment une différence entre un type R et un encroyé de la Religion des Poussières. La Chiffrologie affirmait que la donnée était la brique de base de l’univers et que les particules élémentaires n’en étaient qu’une déclinaison. Chaque membre se devait de consigner ses moindres faits et gestes dans un journal numérique et d’en envoyer les rapports à des analystes qui en déduisaient des adaptations comportementales à suivre.

Cinqueterre jeta un regard mauvais au conseiller : comment voulait-il qu’elle choisisse dans ce tas de bêtises auxquelles elle ne croirait jamais ? Pourquoi se plierait-elle à des règles motivées par des valeurs qu’elle ne partageait pas ?

— Rien ne m’intéresse, déclara-t-elle.

— Bien, répondit le conseiller. Il ne me reste plus qu’une carte pour vous sauver d’une existence indécente et d’une vacuité axiologique totale. Cette religion s’appelle l’Oblation du Deuxième et elle promeut le « sacrifice de la deuxième chair ».

— Qu’est-ce que c’est que ça, encore ?

— Cette religion possède la note de minimale d’un sur cinq à l’OMR, même si elle rend au monde de fiers services. Cette religion vous offrira une existence frugale quoique confortable, sans vous assommer de règles ni de rituels.

— Ça me paraît parfait.

— Néanmoins, elle impose une unique règle, à laquelle vous ne pourrez jamais vous soustraire.

— Laquelle ?

— Votre héritage est figé, et chacun de vos enfants deviendra obligatoirement un type R à sa majorité. Il sera désentimentisé et consacrera le restant de sa vie au travail et à l’industrie. Le « sacrifice de la deuxième chair ».

Le cœur de Cinqueterre bondit dans sa poitrine. Elle regarda son bébé d’un œil interrogateur. Elle ne l’aimait pas, mais ne lui souhaitait pas pour autant un tel sort. Et en même temps, c’était là l’occasion de donner une utilité à cet enfant non voulu, né d’une relation sans amour et à cause d’une religion qui, parce qu’elle était née de parents qui s’y étaient soumis, lui avait refusé le droit de jouir de son propre corps.

— Je vais y réfléchir, dit-elle.

Le conseiller se fit mielleux.

— Madame, vous n’avez plus que quelques jours pour vous encroyer. Vous n’aurez pas d’autre opportunité que celles que je vous ai présentées. Si je puis me permettre, votre réflexion sera vaine ou ne sera pas.

La panique envahit Cinqueterre. Elle serra involontairement son bébé qui couina de douleur. Il y avait les injonctions incessantes de ses amis. Il y avait le risque, si elle embrassait le nihilisme, d’être un jour attrapée pour grossir les rangs des types R, à laquelle elle ne savait pas si elle devait croire. Il y avait la certitude que ce destin serait réservé à son enfant si elle s’encroyait chez l’Oblation du Deuxième. Il y avait ce conseiller, désagréable et mielleux, mais si sûr de son fait qu’il devenait difficile de lui dire non. Il y avait, enfin et surtout, cette peur ancrée tout au fond d’elle-même de la solitude et de l’abandon, l’angoisse de n’appartenir à aucune communauté, malgré ce qu’elle revendiquait.

— Je vais m’encroyer dans cette religion, déclara-t-elle.

Le conseiller se permit quelques secondes de silence afin qu’elle pèse sa décision, puis il actualisa la tablette.

— Voici le livre sacré de l’Oblation du Deuxième. Je vais le charger sur votre compte OMR. Il sera, à partir de votre majorité, votre unique référence politique en dehors des arbitrages particuliers de l’OMR. Vous devrez vous y fier ou subir les punitions prévues par votre nouvelle religion. À présent, prêtez serment.

Il orienta le microphone de la tablette vers Cinqueterre. Sans trop savoir ce qu’elle faisait, celle-ci posa une main sur son sein gauche et prononça clairement :

— Je crois à l’Oblation du Deuxième.

— Bien. Félicitations, madame Cinqueterre Scherzoso. Vous voilà officiellement encroyée.

Lorsqu’elle se leva, tout le poids de sa décision s’écroula sur ses épaules et elle se rassit immédiatement, vacillante.

— Madame ? demande le conseiller.

Cinqueterre ne voulait pas de sa commisération. Elle se releva et sortit de l’alcôve pour prendre une grande bouffée d’air.

Quand elle fut à nouveau dehors, elle se posa quelques instants sur un banc. Le flot de passants lui faisait tourner la tête alors que le soleil frappait son crâne de ses rayons blancs.

Le bébé se mit à brailler.

Elle baissa les yeux vers lui et, pour la première fois, y vit un être humain. Elle laissa couler quelques larmes et, aussi pour la première fois, prononça son prénom :

— Immanuel.

 

Les personnages

Cinqueterre

Cinqueterre porte bien son nom. Ses parents, persuadés du bien fondé de leur saillie poétique, avaient décidé de l’appeler ainsi à cause de sa maladie : une pigmentation folklorique de la peau au niveau du visage. Elle arborait un faciès bariolé, de l’ivoire à l’ébène, qui faisait penser à une mosaïque abstraite, et qui avait rappelé à ses géniteurs les couleurs vives des villages des Cinque Terre en Ancienne Italie.